31 Juillet 1766 – Les esclaves oubliés de Tromelin

Que fait un marchand d’esclaves dont le navire prend l’eau ? La réponse est simple. Il se déleste de la cargaison.

Le 31 juillet 1761, l’Utile, un vaisseau de la Compagnie française des Indes orientales se fracassa sur le récif corallien qui entoure un îlot de sable de l’océan Indien. Il avait à son bord une cargaison de 160 esclaves malgaches achetés illégalement par le capitaine, Jean de La Fargue, qui avait pu compter sur la complicité de ses officiers et de l’administration coloniale française. Enfermés dans la cale, dont les issues étaient clouées chaque soir par l’équipage par crainte d’une révolte, la plupart des esclaves périrent dans le naufrage. Ce n’est que lorsque la coque du bateau finit par se disloquer quelques heures plus tard que les derniers survivants purent s’échapper et gagner à la nage l’étendue de sable toute proche.

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Ile de Tromelin

Dans les jours qui suivirent le naufrage, l’équipage du navire s’attela à la construction d’une embarcation de fortune à partir des restes de l’épave qu’ils baptisèrent La Providence. Mais La Providence ne pouvait transporter que les maîtres français. Les esclaves malgaches furent donc laissés sur l’île déserte.

Ce n’est que 15 ans plus tard qu’un navire du nom de La Dauphine accosta sur l’île. Sur les 80 naufragés qui avaient été abandonnés sur l’île deux mois après le naufrage, il ne restait plus que sept femmes, et dans les bras de l’une d’elles, un bébé de huit mois.

Et l’histoire fut enfouie et oubliée.

Dans les années 50, Météo France installa une station sur l’île. Les générations d’ingénieurs en météorologie ne pouvaient ignorer ce drame puisqu’ils n’avaient qu’à faire le tour de la petite île pour retrouver les souvenirs du naufrage, dont la grande ancre rouillée. La sable avait enfoui tous le reste, depuis les masures construites en pierre et en coraux, aux ustensiles et débris utilisés pendant 15 par les robinsons forcés dans leur micro société. Leur survie reste l’un des épisodes les plus terrifiants de survie en milieu insulaire.

Un ingénieur de l’île, un peu plus bavard, aidé par l’explorateur Max Guérout, ont piloté 4 expéditions archéologiques pour essayer de reconstruire l’histoire des naufragés.

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L’ancre de l’Utile

Tout d’abord, pourquoi ce naufrage a été oublié ? Les archives de la Compagnie française des Indes orientales, à Lorient, sont extraordinairement bien conservées. Le seul récit connu à ce jour est une longue lettre qui décrit sommairement le quotidien des naufragés de Tromelin sur la base des témoignages recueillis auprès des survivantes: «Elles disent que 18 personnes sont parties assez rapidement sur un radeau, et qu’ensuite plusieurs femmes sont mortes en couches. Elles expliquent que les naufragés mangeaient des oiseaux et des tortues, qu’ils avaient construit des maisons, avaient gardé le feu jusqu’à la fin et qu’ils étaient habillés avec des pagnes faits avec des plumes d’oiseaux. » C’est à peu près tout ce qu’on savait avant l’expédition. Rien sur le rapport rédigé par le chevalier de Tromelin, le capitaine du vaisseau qui recueillit les survivantes le 29 novembre 1776 et qui donna son nom à l’île, qui jusque-là apparaissait comme « île de sable » sur les cartes. L’explication trouvée pour cet oubli est simple : cette histoire étant assez extraordinaire, la personne à qui le rapport a été adressé a dû s’empresser d’aller le montrer à son voisin, et ainsi de suite. Finalement, le document a fini par rester dans un bureau, sans qu’on pense à le récupérer pour l’archiver.

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Résultats des feuilles

Les 4 missions archéologiques ont été très riches en résultats, le sable ayant protégé le site en le recouvrant. Une micro-société a vu le jour sur l’île. Par exemple, la découverte d’un bol réparé à moult reprises témoigne du soin apporté à faire durer les objets, de larges cuillères indiquent sans doute qu’une partie de la nourriture était bouillie et consommée sous forme de soupe. De grandes bassines en cuivre, fabriquées sur place à partir des restes de l’épave, pour recueillir l’eau de pluie. Des briquets conservés précieusement permettaient de rallumer le feu. Même des objets fabriqués au-delà de l’utilitaire et du fonctionne, comme des bracelets en cuivre, des chaînettes et des piques ornementées, ou de pointes démêloir, un instrument qui permet de tracer les raies des cheveux. Car chez la population betsimisaraka, le deuil est marqué par des cheveux non coiffés. À la fin d’un deuil, le chef de groupe ou le patriarche asperge de l’eau sur la tête de l’assistance à l’aide d’une pointe démêloir, ce qui indique que le deuil est levé et que désormais toute la famille peut se coiffer.

Les huit survivantes furent embarquées puis déposées et affranchies à l’île Maurice. Elles refusèrent toutes de rentrer à Madagascar, de peur d’être reprises comme esclaves.

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