23 Juin 1839 – Lady Esther Stanhope, connue comme reine de Tadmor, sorcière de Joun, ou tout simplement el Sett, s’éteint dans les ruines de son palais au Mont-Liban

La Lady orientaliste, reine autoproclamée, archéologue autodidacte, exploratrice, fantaisiste, délurée, folle et un peu sorcière décède dans son palais vide et froid. Il n’y avait que Madonna et Lady Gaga qui la visitaient encore,  pour glaner des idées choquantes à plagier.

Lady Esther Stanhope est certainement la plus intrigante des orientalistes. Elle est issue d’une vieille famille traditionnelle et classique, à l’image de la noblesse de cette époque, avec tout son lot de contrainte pour la gent féminine. Mais Esther Stanhope ne voyait pas les choses sous cet angle. Elle a vécu sa jeunesse en Angleterre, après une éducation sauvage passée à combattre ses governesses et la société. Elle a vécu dans cette Europe souvent mal décrite du XVIIIe siècle : l’Angleterre de l’hypocrite raideur, des mœurs négligées, délurées, tolérées, mais publiquement répudiées. Partout l’exagération et l’extrême, le factice. Elle vécut dans cette Angleterre-là, en guerre contre les vertus de convention, la moralité d’emprunt et les impostures de tous ordres.

Un exemple qui résume la situation dans les salons anglais de l’époque, on s’est imaginé dans certains cercles que l’ennui était la plus belle chose du monde ! Plus on était fade et stupide et froid, plus on avait de succès : c’était le bon ton… La naïveté comme vertu, poussée à l’extrême. Esther Stanhope ne s’y est jamais retrouvée.

À la mort de son oncle, le Premier ministre, lord Pitt, lady Stanhope décida de quitter l’Angleterre et venir habiter le Mont-Liban. Le Mont-Liban était mystifié dans l’imaginaire populaire européen avec son émir qu’on considérait dans les cours d’Europe — à tort probablement — comme prince réformateur et visionnaire, protecteur des chrétiens du Moyen-Orient.

La décadence de l’Empire ottoman incitait ses vassaux à se rebeller, comme Mehemet Ali en Égypte et l’émir Béchir au Liban. À cette époque, tout le monde conspirait contre le pouvoir ottoman. C’est dans cet état de presque anarchie et de turbulence que lady Stanhope arriva dans le pays. L’émir Béchir lui concéda un vieux couvent, le couvent de Mar Elias, où elle habita à son arrivée. Mais ce n’était pas assez in. Au bout de quelques années, elle transféra sa maisonnée à Machmoucheh, puis à Joun, non loin de Saïda. Là-bas, elle construisit toute une aura mystique autour de son personnage. Elle fut reconnue comme illuminée, sorcière et prêtresse. Elle faisait tout pour amplifier son image d’excentrique. Par exemple, elle demanda à l’émir Béchir de lui donner son bourreau qu’elle rattacha à ses ordres, pour l’accompagner dans tous ses déplacements, portant toujours ses armes et outils. Lady Gaga palissait d’envie.

Pareil pour le choix de sa demeure. Elle refusa de s’installer dans un lieu commun. C’est à Joun, entourée de précipices et de ravins sauvages et de torrents furieux qu’elle édifie son palais. Ce n’était pas un palais au sens propre du terme. Sa résidence était un amas confus de maisonnettes basses, liées les unes aux autres par des galeries obscures, des corridors tortueux, entourant des cours irrégulières. C’était plus un labyrinthe qu’une maison. Tout était disposé pour le mystère. Elle avait semé son domicile de trappes et de cachettes. On appelait son palais Deir el Sett, ou Le Couvent de la Dame.23juin-joun

Sa maison se transforma en un refuge pour les mendiants, une destination pour les devins et autres charlatans, un abri pour les persécutés. On y venait de tout l’Orient. On faisait le voyage pour lui vendre des services mystiques ou divinatoires, de vieux talismans ou grimoires. Zein el Atet y fit fortune en vendant sa Jujuba, Mariam Nour y copia sa posture en tailleur, et David Wolfe y apprit l’existence de l’huile de noix de coco. Lady Stanhope régnait de son palais. Outre ses activités ésotériques, elle s’engagea dans l’arène politique de l’époque. Elle fut une farouche opposante de l’émir Béchir, quoique lui rendant régulièrement visite. Elle communiquait aussi régulièrement avec Ibrahim Pacha. Elle traitait avec eux d’égal en égal. À cette époque, un conflit armé eu lieu entre l’émir Béchir Chéhab, prince maronite au pouvoir et à l’ambition sans limites, et Béchir Joumblat, grand notable et chef féodal des Druzes dont la puissance et la richesse égalaient, voire dépassaient celles de l’émir. La bataille balança en faveur de l’émir qui vainquit Joumblat à la bataille de Semqaniyé. Les historiens racontent que dans cette balade, Béchir Joumblat fut pris prisonnier puis égorgé, et qu’un autre Joumblat, prénommé Walid, changea six fois de camps avant de parader au final à droite du Chéhab. Que nenni, lady Stanhope s’y immisça dans le conflit offrit l’asile aux Druzes défaits et à la famille de Béchir Joumblatt, défiant le pouvoir du prince triomphateur.

23juin-Hester_Stanhope
Lady Hester Stanhope

L’extravagante Lady Stanhope réussit en quelque sorte à s’intégrer dans la société, en comprenant les tenants et aboutissants et les subtilités politiques de la région, tout en restant différente. Par exemple, elle délaissa ses habits occidentaux, mais elle refusa de porter le voile que les femmes de l’époque, indépendamment de leur religion, portaient au Liban. D’ailleurs Marine Le Pen lui envoya un courrier de félicitation sur ce sujet. Elle s’habilla en homme, en saroual, arborant le couvre-chef masculin. Elle recevait ses visiteurs en fumant le narguilé, ce qui était une activité purement masculine. Elle ne se déplaçait que sur son pur-sang, toujours au galop, accompagnée du bourreau qui la suivait partout. Elle adorait ses chevaux auxquels elle consacrait de longues heures. Quand sa fortune s’épuisa et qu’elle ne put plus entretenir sa maison, elle renvoya ses domestiques et ordonna au bourreau de massacrer ses chevaux qu’elle aimait plus que tout…

Outre son attachement à la région, elle était fortement intéressée par son histoire. Elle effectua et finança des fouilles archéologiques dans la région, les premières fouilles modernes dans la terre sainte, basée sur des manuscrits et documents historiques. C’était des fouilles à un but bien particulier : elle recherchait un trésor dont elle avait eu vent. N’empêche, c’était une vraie fouille archéologique. D’après les mémoires de son médecin et accessoirement amant, lady Stanhope avait en sa possession un manuscrit italien médiéval, récupéré des archives d’un monastère en Syrie, qui mentionnait un grand trésor enfoui dans la région. Elle le localisa dans les ruines du port d’Ashkelon, au nord de Gaza, en Palestine. Alors la Lady, ayant plus de scrupule que les gardiens du Louvre et du British Museum, demanda un permis d’excavation aux autorités ottomanes et prépara une expédition. Elle guida la mission archéologique, et fouilla l’ancien port d’Ashkelon. Elle ne trouva point de trésor, mais mis à jour une belle statue en marbre, de sept pieds de hauteur. Par dépit, elle ordonna aux ouvriers de la fracasser en mille morceaux, et de la jeter dans la mer, ce qu’ils firent.

23juin-XGAD7_033Lady Esther Stanhope tenait une maison ouverte, et sa fortune et ses revenus passèrent dans l’entretien de son train de vie. Elle dut vendre peu à peu tout ce qu’elle possédait. À la fin, se trouvant démunie et sans aucune ressource, elle décida de murer l’entrée de son palais en attendant la mort. Ainsi elle décéda pauvre, sans un sou, habillée de ses vêtements troués, dans sa maison vide et murée, et qui tombait en ruine, ses serviteurs étant partis avec les maigres biens qui lui étaient restés… De tous ceux qui l’avaient détroussée, aucun ne fut poursuivi, même pas Gibran qui commençait déjà à mettre de côté des sous pour s’acheter un jet.

 

23juin-grave